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USS Alabama (BB-60)

La naissance d’un cuirassé de la classe South Dakota

L’USS Alabama (BB-60) appartient à la classe South Dakota, une série de quatre cuirassés rapides conçus par l’United States Navy à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Mis sur cale le 1er février 1940 au Norfolk Navy Yard, en Virginie, le bâtiment est lancé le 16 février 1942 avant d’être officiellement admis au service actif le 16 août de la même année. Il porte le nom de l’État de l’Alabama et constitue le troisième navire de l’US Navy à recevoir ce nom. Son entrée en service intervient dans une période où la guerre navale connaît une transformation profonde : les cuirassés restent des plateformes d’artillerie extraordinairement puissantes, mais doivent désormais être capables d’opérer avec des porte-avions et de se défendre contre des attaques aériennes massives. L’Alabama a précisément été conçu dans cette logique. Avec ses neuf canons de 406 mm, sa vitesse élevée pour un navire de cette taille, son blindage important et une défense antiaérienne progressivement renforcée, il pouvait aussi bien effectuer des bombardements côtiers que protéger des groupes de porte-avions. Le Naval History and Heritage Command donne pour le navire un déplacement de 35 000 tonnes, une longueur de 680 pieds, soit environ 207 mètres, une largeur de 108 pieds 2 pouces et une vitesse de 27,5 nœuds.

La conception de la classe South Dakota reprend plusieurs principes de la génération précédente de cuirassés américains tout en cherchant à concentrer une puissance de feu considérable dans un déplacement relativement contenu. La batterie principale comprend trois tourelles triples de canons de 16 pouces, ou 406 mm, deux à l’avant et une à l’arrière. Ces pièces constituent l’élément le plus spectaculaire de l’Alabama : elles sont capables d’engager des objectifs à très longue distance et donnent au navire une puissance de bombardement particulièrement importante. La batterie secondaire comprend vingt canons de 5 pouces, soit 127 mm, utilisables contre des bâtiments de surface mais également contre des objectifs aériens. À cela s’ajoute une défense antiaérienne dont la composition évolue pendant la guerre, notamment avec l’augmentation du nombre de canons Bofors de 40 mm et Oerlikon de 20 mm. Cette évolution illustre parfaitement l’expérience accumulée par l’US Navy dans le Pacifique, où les attaques aériennes et les avions-suicides japonais imposent une protection toujours plus dense autour des grands bâtiments.

Les premiers mois : de l’Atlantique au Pacifique

Après sa mise en service, l’Alabama commence son entraînement dans la baie de Chesapeake avant de poursuivre ses exercices dans les eaux de Casco Bay, dans le Maine. Son premier grand engagement opérationnel n’a pourtant pas lieu dans le Pacifique. En 1943, alors que les forces britanniques ont besoin de bâtiments lourds supplémentaires pour renforcer la Home Fleet, l’Alabama et son sister-ship USS South Dakota sont temporairement affectés à la flotte britannique. Le cuirassé américain quitte les États-Unis le 2 avril 1943 et atteint Scapa Flow, dans les îles Orcades, le 19 mai. Cette affectation répond notamment à la nécessité de maintenir une force capable de dissuader ou de contrer une sortie des grands bâtiments allemands basés en Norvège. L’Alabama participe alors à des opérations dans les eaux septentrionales, notamment à la couverture d’une opération destinée à renforcer la garnison alliée du Spitzberg. Il prend également part à l’Operation Governor, une opération de diversion destinée à détourner l’attention allemande des préparatifs alliés en Méditerranée. L’objectif était notamment de faire croire à une menace contre la Norvège et, potentiellement, de provoquer une sortie du cuirassé allemand Tirpitz. Celui-ci ne relève finalement pas le défi.

Cette période atlantique reste relativement courte. Le 1er août 1943, l’Alabama quitte la Home Fleet et retourne à Norfolk pour une période de révision avant de gagner le théâtre du Pacifique. Il traverse le canal de Panama et atteint les Nouvelles-Hébrides en septembre. À partir de ce moment, son destin est intimement lié à celui des forces navales américaines engagées dans la conquête progressive des positions japonaises du Pacifique central. En novembre 1943, il participe à l’Operation Galvanic, consacrée à la conquête des îles Gilbert. Il accompagne notamment les groupes de porte-avions chargés de neutraliser les aérodromes japonais des îles Marshall et soutient les opérations contre Tarawa et Makin. Le 8 décembre, ses canons lourds participent au bombardement de Nauru : l’Alabama tire alors 535 obus sur les installations japonaises de l’île, démontrant concrètement la fonction de bombardement côtier pour laquelle les cuirassés restent particulièrement adaptés.

1944 : le cuirassé au cœur de la guerre du Pacifique

L’année 1944 constitue une période particulièrement active pour l’Alabama. Après une escale à Pearl Harbor, il rejoint les forces engagées dans l’offensive contre les îles Marshall. Dans le cadre de l’Operation Flintlock, il bombarde les positions japonaises de Roi et Namur à la fin du mois de janvier. Le bâtiment utilise alors son artillerie principale contre les installations terrestres tandis que ses canons secondaires et antiaériens contribuent à la protection de la formation. Les opérations se poursuivent ensuite vers Truk et les îles Mariannes. Lors des attaques contre les positions japonaises de l’archipel des Carolines et des Mariannes, l’Alabama agit de plus en plus fréquemment comme escorteur lourd des groupes de porte-avions rapides. Cette fonction est essentielle : plutôt que de rechercher systématiquement le duel classique entre cuirassés, le bâtiment met sa vitesse, son radar et sa puissante défense antiaérienne au service d’une force centrée sur les porte-avions.

Un épisode particulièrement important survient le 19 juin 1944 pendant la bataille de la mer des Philippines. Grâce à son radar de veille aérienne, l’Alabama détecte une importante formation aérienne japonaise et transmet l’alerte au commandement de la Task Force 58. Le cuirassé USS Iowa confirme ensuite la détection. Cet épisode illustre l’évolution du rôle des grands cuirassés américains : leur valeur ne repose plus uniquement sur la masse de leurs canons de 406 mm. Les radars et les systèmes de conduite de tir leur permettent de devenir des plateformes avancées de détection et de défense aérienne, capables de compléter la couverture assurée par les chasseurs embarqués. L’Alabama poursuit ensuite ses opérations dans le Pacifique occidental et participe aux actions liées à la libération des Philippines à partir d’octobre 1944. Il accompagne les porte-avions pendant leurs attaques contre les positions japonaises d’Okinawa, de Formose et des Philippines, puis prend part aux opérations associées à la bataille du golfe de Leyte.

La tempête de décembre 1944

L’une des expériences les plus éprouvantes de la carrière du navire ne provient pas des canons japonais, mais de la météo. En décembre 1944, l’Alabama se trouve au sein des forces opérant autour des Philippines lorsqu’un puissant typhon frappe la flotte américaine. Le 18 décembre, les conditions deviennent si mauvaises que le ravitaillement en mer est impossible. Des vents de près de 50 nœuds provoquent de violents mouvements des bâtiments et l’Alabama enregistre des roulis atteignant environ 30 degrés. Ses deux hydravions Vought Kingfisher sont tellement endommagés qu’ils deviennent inutilisables, tandis que le navire subit des dégâts structurels limités. La violence de la tempête est toutefois illustrée par les pertes de trois destroyers américains, les USS Hull, Monaghan et Spence. L’Alabama parvient à survivre et rejoint Ulithi quelques jours plus tard avant de partir pour le chantier naval de Puget Sound afin d’y subir une importante révision.

1945 : des Philippines aux côtes du Japon

Après sa révision à Bremerton, l’Alabama reprend progressivement le chemin du Pacifique. Il rejoint la flotte à Ulithi au printemps 1945 et participe aux opérations de soutien autour d’Okinawa. En mai, ses canons antiaériens interviennent lorsque des avions japonais parviennent à pénétrer le dispositif de défense de la flotte. Le cuirassé abat plusieurs appareils ou contribue à leur destruction. En juin, il survit également à un nouveau typhon, cette fois avec des dommages superficiels. Le 10 juin, il participe au bombardement de Minami Daito Shima avant de gagner les secteurs de rassemblement de la flotte en vue des opérations contre le Japon lui-même.

À partir du 1er juillet 1945, l’Alabama participe aux opérations de la Third Fleet contre les îles japonaises. Pendant le mois de juillet, il accompagne les forces qui frappent des objectifs industriels et militaires sur Honshu, Hokkaido et Kyushu. Dans la nuit du 17 au 18 juillet, il participe notamment à un bombardement nocturne de plusieurs installations industrielles dans la région de Hitachi-Mito. Ces opérations montrent une nouvelle fois la polyvalence du cuirassé : il peut fournir une puissance de feu massive contre des objectifs terrestres tout en restant intégré à un groupe naval complexe composé de porte-avions, de croiseurs et de destroyers. Lorsque le Japon capitule en août 1945, l’Alabama se trouve encore en opérations au large de Honshu. Le navire participe ensuite aux premiers efforts d’occupation, notamment en mettant des marins et des Marines à terre et en participant à la surveillance des camps de prisonniers de guerre.

Une seconde vie comme navire-musée

La fin de la guerre ne signifie pas immédiatement la fin du service de l’Alabama. En septembre 1945, le cuirassé entre dans la baie de Tokyo avant de quitter les eaux japonaises. Il participe ensuite à l’Operation Magic Carpet, destinée à rapatrier les militaires américains vers les États-Unis. Il transporte notamment environ 700 marins depuis Okinawa et arrive à San Francisco le 15 octobre 1945. Après quelques mois supplémentaires, il rejoint le chantier naval de Puget Sound pour sa mise en sommeil. L’Alabama est officiellement désarmé le 9 janvier 1947 et rejoint la flotte de réserve américaine. Il reste dans cette situation pendant quinze ans, jusqu’à sa radiation du Naval Vessel Register le 1er juin 1962.

Son histoire aurait pu s’achever avec la démolition, comme ce fut le cas pour de nombreux cuirassés américains de la même génération. Des citoyens de l’Alabama créent cependant une commission destinée à recueillir des fonds pour préserver le navire comme mémorial. Le bâtiment est finalement transféré à l’État de l’Alabama en 1964 et remorqué vers Mobile, où il arrive le 14 septembre. Depuis lors, l’ancien cuirassé est conservé comme navire-musée et mémorial consacré aux hommes et aux femmes ayant servi pendant la Seconde Guerre mondiale. Il constitue aujourd’hui un témoignage matériel exceptionnel de la dernière génération de cuirassés américains construits avant que les porte-avions ne deviennent définitivement le centre de la puissance navale hauturière.

Caractéristiques techniques de l’USS Alabama

Les chiffres ci-dessous correspondent aux caractéristiques générales publiées par le Naval History and Heritage Command. Il faut garder à l’esprit que l’armement antiaérien de l’Alabama a été modifié à plusieurs reprises pendant la guerre : le tableau présente donc les données de référence plutôt qu’une photographie exacte de sa configuration à chaque date.

Caractéristique USS Alabama (BB-60)
Classe South Dakota
Type Cuirassé rapide
Chantier Norfolk Navy Yard, Virginie
Mise sur cale 1er février 1940
Lancement 16 février 1942
Mise en service 16 août 1942
Longueur 680 pieds, soit environ 207 m
Largeur 108 pieds 2 pouces, soit environ 33 m
Déplacement de référence 35 000 tonnes
Vitesse maximale 27,5 nœuds, soit environ 51 km/h
Équipage de référence 1 793 hommes
Artillerie principale 9 canons de 406 mm (16 pouces)
Artillerie secondaire 20 canons de 127 mm (5 pouces)
Défense antiaérienne Canons de 40 mm et de 20 mm, renforcés au cours de la guerre
Aéronefs Jusqu’à 4 hydravions selon la configuration
Propulsion Turbines à vapeur alimentées par chaudières
Service actif 1942–1947
Radiation du registre naval 1er juin 1962
Préservation Mobile, Alabama, depuis 1964

Un témoin de la transformation de la guerre navale

L’USS Alabama occupe une place particulière dans l’histoire navale américaine parce que sa carrière couvre précisément le moment où le cuirassé traditionnel doit s’adapter à une guerre dominée par l’aviation navale. Ses neuf canons de 406 mm représentent la puissance classique du cuirassé, tandis que ses radars, ses batteries antiaériennes et sa vitesse témoignent d’une conception beaucoup plus moderne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il ne se contente donc pas d’être une plateforme destinée à affronter d’autres navires lourds : il escorte des porte-avions, détecte des formations aériennes, bombarde des îles fortifiées, protège les flottes contre les attaques aériennes et participe aux opérations amphibies. Ses neuf étoiles de bataille récompensent son service dans le conflit mondial.

La conservation de l’Alabama à Mobile donne enfin à cette histoire une dimension concrète. Là où les photographies et les rapports militaires décrivent les opérations de la flotte américaine, le navire lui-même permet de comprendre l’échelle physique et la complexité technique d’un cuirassé de la Seconde Guerre mondiale. Ses tourelles, ses superstructures, ses systèmes de conduite de tir et ses espaces intérieurs rappellent qu’un bâtiment de cette taille était avant tout une machine de guerre habitée en permanence par un équipage nombreux. L’Alabama est ainsi passé du statut d’instrument de puissance navale à celui de patrimoine historique, conservé comme mémorial de ceux qui ont servi à bord et, plus largement, de la génération de marins qui a combattu dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale.

U.S. Navy battleship USS Alabama (BB-60) in Casco Bay, Maine, during her shakedown, December 1942.

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